Cette année, la troisième édition du Nouveau Printemps a marqué les esprits par son audacieuse exploration des mémoires plurielles et des filiations choisies. Sous la houlette de Clément Postec, directeur artistique, cette édition, hommage à Kiddy Smile – artiste associé à la programmation, a transformé les espaces d’exposition en véritables Houses ballroom, où œuvres d’art et luttes intersectionnelles dialoguaient avec force. Entre réappropriation des récits dominants et célébration des résistances queer et postcoloniales, le festival a fait de l’art un espace de construction collective. À travers un parcours déployé dans plusieurs quartiers de Toulouse ; du centre historique aux espaces plus périphériques, le public était invité à découvrir des lieux parfois méconnus, réactivés par la création contemporaine. Chaque étape du festival devenait ainsi à la fois une expérience artistique et un geste de réappropriation urbaine. Entretien avec Yande Diouf – commissaire invitée, sur cette aventure curatoriale où chaque œuvre devenait manifeste et chaque visite, un acte politique.
The Art Momentum : Yandé Diouf, vous êtes la curatrice invitée du Nouveau Printemps 2025, qui s’est déroulé du 23 mai au 22 juin 2025 dernier, une édition placée sous le signe de la mémoire, des luttes et des filiations choisies. Comment vous êtes-vous appropriée cette invitation de Kiddy Smile et Clément Postec qui rend hommage aux “familles de cœur” ?
Yandé Diouf : J’ai eu beaucoup de chance dans ce projet, je connaissais Clément Postec avec qui j’avais déjà collaboré, je connaissais son exceptionnel amour des artistes, sa grande capacité à réunir, à fédérer, donc j’étais dans un climat de confiance quand Kiddy Smile et Clément Postec m’ont proposé de faire le commissariat de l’exposition collective. Kiddy Smile ça a été une rencontre toute en subtilité, dans un profond respect et une réelle écoute, on ne vient pas des mêmes univers mais nous avons tant de choses en commun…c’est quelqu’un pour qui création, collectif, engagement politique, fête, sont imbriqués. L’exposition est une prolongation de notre en dialogue avec l’univers de Kiddy Smile entrer en relation avec lui. Le concept des Houses dans l’univers du Voguing m’ont semblé être une bonne façon de rejoindre cette invitation, aller vers ces familles qu’on se crée par nécessité et finalement se dire que l’exposition collective en elle-même pouvait faire famille. Les artistes réunis créent tout en faisant converger leurs différentes trajectoires, leurs différentes références culturelles, leurs multiples héritages familiaux, géographiques, académiques. Tous les trois nous avions envie de travailler en dialogue chacun avec sa propre trajectoire, ses envies, son vocabulaire, on a beaucoup échangé, personne n’a rien imposé et ça a été très précieux. Concevoir l’exposition « Faire Famille » de mon côté sans dialogue avec Kiddy Smile et Clément Postec n’aurait eu aucun sens.
TAM : Cette édition du Nouveau Printemps honore Kiddy Smile, artiste associée à cette édition 2025, mais aussi toute une constellation de voix queer, militantes et artistiques. Comment avez-vous construit ce dialogue entre célébration et engagement politique ?
Yandé Diouf : Ce qui m’intéressait dans le travail de Kiddy Smile était cette démarche militante ancrée dans les années 1970-80 avec une convergence des luttes LGBPTQIA+ et la question raciale, propre aux Etats-Unis mais aussi présente en Europe et la façon de pouvoir réinterroger le collectif et la place des luttes dans ces collectifs, éphémères ou non afin de pouvoir recréer des liens suffisamment forts et des familles que l’on choisit. Même si l’on vient de contextes et milieux sociaux-culturels différents, on se retrouve à un moment donné sur des enjeux politiques et de création. Le voguing et ces maisons restent une lutte politique mais transformée en force créatrice. Ce lien art et lutte est nécessaire, l’artiste ne restant pas seul dans son atelier, hermétique au monde. Se célébrer c’est aussi une manière de s’engager politiquement face au monde, c’est se révéler, faire entendre sa voix, montrer son corps, dire son histoire sa trajectoire sans honte, avec force et se donner une place dans le monde. Être au monde dire que tous les récits – ceux qu’on a souhaité oublier, qu’on a ignorés, détruits – sont finalement présents et peuvent réapparaître/réémerger et modifier le récit officiel. Il y a des œuvres très douloureuses présentées dans cette édition mais en même temps, de cette douleur, naît une œuvre comme le collier-cicatrice de Jean-Michel Othoniel créé en hommage à l’artiste Felix Gonzalez-Torres.
TAM : “Familles de cœur”, “faire famille”, ces expressions emblématiques de la culture ballroom, sous-culture LGBTQ+ afro-américaine et latino-américaine née à New York dans les années 1960-1970, trouvent un écho particulier dans cette édition du festival. D’ailleurs, « Faire Famille » est le titre de l’une des expositions que vous proposez, avec des œuvres d’artistes tels que Binta Diaw, Raphaël Barontini, Laura Henno, ou encore Angelica Mesiti, avec des contributions de Penda Diouf, Verena Paravel et Alice Diop. Dites-nous en plus.
Yandé Diouf : Oui, j’ai voulu penser l’exposition comme une “House”, conviant différents artistes qui viennent de différents centres du monde, ceux qui ne sont pas les centres se pensant le centre. Cette Maison se déploie dans différents lieux très différents les uns des autres avec les œuvres finalement de peu d’artistes. Ces artistes font famille le temps de l’exposition parce que toutes et tous viennent révéler dans l’altérité, le mouvement les histoires, les récits des personnes qu’on a quand même mis de côté, ceux qui sont les fameux autres…mais nous faisons partie de la même humanité, les géographies se croisent, les récits s’entremêlent. Les œuvres réunies interrogent les notions d’altérité, de mémoire et de résistance, en articulant des récits souvent invisibilisés. Dans Jeanne Julie Louise Le Brun looking in a mirror, Roméo Mivekannin évoque la « double conscience » et critique l’effacement des corps noirs féminins dans l’histoire de l’art. Raphaël Barontini, avec Black Spartacus, fait dialoguer des figures emblématiques de la lutte contre l’esclavage, réaffirmant une puissance noire héroïque. Naître au monde, c’est concevoir (vivre) enfin le monde comme relation #8s de Binta Diaw qui matérialise des routes de résistance à travers des tresses, évoquant les mémoires de la traite.
Avec Mother Tongue, Angelica Mesiti tisse elle une œuvre collective, à partir de sons, chants et danses, transformant les fragments identitaires en une partition commune. Dans Femmes sénégalaises, Mivekannin détourne des cartes postales coloniales, questionnant les représentations imposées et le genre. Conçue comme, un mémorial, Chorus of soil devient également un espace de transformation par la guérison, Binta Diaw fait référence aux plantations, par l’utilisation de la terre, mais elle se réapproprie le sol en décidant des graines à y planter et suggère ainsi la possibilité d’une vie nouvelle, alors que des bourgeons fleurissent. Ici pour le Nouveau Printemps, ce sont des graines d’Indigo, plantées par les esclaves en Amérique qui peu à peu, cette culture esclavagiste à remplacer la culture du pastel propre à la région de Toulouse qui a fini par disparaître. Marie-Claire Messouma Malambien, avec ses cartographies sensibles, fait du corps déplacé un espace de réinvention.
TAM : Certains artistes transforment des outils de domination tels que la photographie, les cartographies, ou d’autres symboles coloniaux, en instruments de résistance, mais la fiction peut-elle vraiment défaire les récits dominants ? Ne risque-t-elle pas au contraire de les perpétuer d’une certaine façon ?
La photographie est explorée à la fois comme outil d’oppression et de mémoire. Verena Paravel, Alice Diop et Penda Diouf interrogent ces usages coloniaux de l’image pour déshumaniser, tandis que Mariana Kostandini en révèle le potentiel de lien affectif malgré l’absence dans une société où l’on demande « Pourquoi es-tu resté ? » plutôt que « Pourquoi es-tu parti ? Quant à Laura Henno, à Mayotte, elle co-construit des images avec les jeunes ‘Boucheman’ pour qu’ils se réapproprient leurs récits. Leurs corps en alerte, avec leurs chiens, évoquent les résistances passées et présentes. L’image devient ainsi un espace de lutte, de mémoire et de dignité retrouvée. D’autres en effet, interrogent la fiction, tantôt outil de domination, tantôt espace d’affirmation pour les personnes marginalisées. Malala Andrialavidrazana par exemple, revisite les cartes coloniales dans Figures 1889, Planisferio, par un assemblage de photographies, collages, textes et dessins. Elle dévoile les codes visuels de l’exotisme eurocentré et les représentations stéréotypées utilisées comme instruments de pouvoir. Par le montage et le décalage, elle fait émerger une critique des imaginaires dominants. Ces fictions coloniales ont joué un rôle jusque dans l’industrie du tourisme, comme le dénonce Brandon Gercara qui cible l’importation de l’hibiscus à la Réunion. Symbole d’amour, de pureté, de féminité, l’hibiscus a été imposé par la Métropole sur les tenues des femmes pour créer une fiction touristique coloniale. L’artiste replie les fleurs puis les saupoudre de sucre de canne mettant au jour la continuité de l’exploitation capitaliste des corps, dont l’hibiscus devient la métaphore, depuis l’esclavage jusqu’au développement du tourisme. Ainsi, la fiction devient un outil d’émancipation comme dans le détournement par Roméo Mivekannin d’une œuvre de Théodore Chassériau dans laquelle il insère son visage. Ici, le corps noir est à la fois homme et femme, troublant la représentation des genres dans l’art. Il entre en résonance avec Destin Vogoya, de Brandon Gercara qui fait converger les luttes en mixant Maloya et house. En somme, ces artistes réinventent des géographies affectives et politiques, où les marges deviennent des centres de création et de résistance.
TAM : La programmation, pilotée par Amélie Galli, traversait des formats très variés allant de la performance, à la sculpture, en passant par la photographie et la vidéo. Vous avez souhaité articuler cette diversité avec votre vision curatoriale, située et intersectionnelle, notamment autour de la notion du soin (‘care’) que vous défendez comme une méthode de curation. Expliquez-nous.
Yandé Diouf : Amélie Galli a effectivement conçu un superbe programme de films, en dialogue avec Kiddy Smile, et nous avons évidemment interrogé des problématiques similaires dans un souci de positionnement situé et d’approche intersectionnelle évidentes. L’idée de prendre soin, cela signifie pour moi être à l’écoute, attentive à ce que les artistes ont à dire, et d’où ils et elles s’expriment, bien sûr être moi également, consciente de mon positionnement, d’où je parle. Je ne me suis plus vue comme tisseuse de liens mais comme cheffe d’orchestre. Ce projet a été conçu, autant que possible, dans le dialogue, j’avais besoin d’avoir la confiance des artistes, je ne voulais pas les trahir, je me sentais responsable. Ce processus a été traversé par le doute, la peur parfois, mais ce chemin a été tellement enrichissant. Je ne pouvais pas concevoir une exposition « Faire famille » seule, il fallait nécessairement que je fasse famille avec les artistes.
TAM : En parcourant l’exposition, on pouvait clairement percevoir une filiation avec les luttes des années 1970 et une résonance avec les pensées intersectionnelles de Kimberlé Crenshaw notamment. Comment avez-vous envisagé la traduction concrète de ces références théoriques dans votre parcours curatorial et les œuvres que vous avez choisies ?
Yandé Diouf : L’intersectionnalité c’est la question de la relation, des convergences, des croisements qui révèlent la complexité de nos identités. Cette pensée intersectionnelle traverse l’exposition en montrant comment les luttes contre le racisme, le sexisme, le colonialisme, le classisme ou encore l’hétéropatriarcat s’entrelacent. Les œuvres sélectionnées entrelacent plusieurs systèmes d’oppression plutôt que d’en isoler un seul. Chez Roméo Mivekannin, cette intersectionnalité se manifeste à travers une remise en question simultanée de la représentation des corps noirs, des normes de genre et des héritages coloniaux. Binta Diaw et Marie-Claire Messouma Manlanbien, quant à elles, explorent les transmissions matrilinéaires en les articulant avec les traumatismes de la traite transatlantique. Cette approche multidimensionnelle trouve également écho chez Brandon Gercara, dont la pratique fusionne les luttes queer, postcoloniales et écologiques en un même geste artistique. Enfin, des œuvres comme Mother Tongue d’Angelica Mesiti ou Est-ce que je peux pleurer avec toi? de Paravel, Diop et Diouf abordent la question des langues, des archives intimes, des voix multiples comme autant de formes de résistance à l’homogénéisation des récits. Elles proposent des espaces d’écoute, de co-construction, de mémoire collective, qui s’inscrivent pleinement dans une logique intersectionnelle. L’idée était de proposer un récit pluriel, qui rende compte de cette complexité des identités et des résistances.
TAM : Le parcours était aussi très ancré dans la ville de Toulouse, dans son histoire sacrée comme dans ses réalités migratoires. Comment avez-vous pensé ce dialogue entre les œuvres, le territoire, les différents quartiers de la ville ?
Yandé Diouf : Avant ce projet, je n’avais jamais eu l’occasion de visiter Toulouse, bien que connaissant son importante histoire migratoire, notamment l’accueil des réfugiés espagnols après la guerre civile. J’ai découvert une ville aux multiples identités, façonnée par des trajectoires géographiques diverses – comme toute ville, certes, mais qui, par sa situation géographique particulière, son histoire politique, sociale et économique, a développé une singularité propre. J’ai aussi beaucoup appris en discutant avec l’équipe du Nouveau Printemps, avec l’extraordinaire artiste Meryem-Bahia Arfaoui qui a grandi et vit toujours à Toulouse – présente au Nouveau Printemps. J’ai surtout beaucoup écouté et observé. Bien sûr, je ne prétends pas connaître Toulouse après cette brève immersion, mais j’ai cherché à m’ancrer dans son contexte. Impossible d’ignorer l’environnement dans lequel s’inscrit l’exposition : des lieux comme le musée Saint-Raymond, Inessential Space ou Lieu Commun, chacun porteur d’une identité propre. J’ai voulu être pleinement attentive à l’espace qui m’entourait, à ce qui fait la spécificité de ces espaces et de leur histoire.
TAM : Cette troisième édition du Nouveau Printemps s’est terminée le 22 juin dernier, mais si vous deviez la résumer en une mention ?
Yandé Diouf : La puissance du collectif ; artistes, scénographes, équipe du Nouveau Printemps, et les publics. Ensemble nous avons fait famille dans un grand projet créatif.
TAM : Qu’espérez-vous que le public aura retenu de cette édition spéciale du Nouveau Printemps 2025 ?
Yandé Diouf : J’espère que les publics auront pu faire famille avec les œuvres exposées, qu’ils ont accepté et compris, les déplacements proposés par les récits révélés, accepté que nous sommes différents centres et que nous constituons des archipels qui se modifient sans cesse.
Comme un écho aux Houses ballroom, cette édition 2025 du Nouveau Printemps aura prouvé que l’art peut être à la fois foyer et frontière, un espace où se réinventent les appartenances. À travers les œuvres de Binta Diaw, Roméo Mivekannin ou encore Brandon Gercara, c’est toute une grammaire des résistances qui s’est écrite, mêlant mémoires blessées et joies insurgées. Si les œuvres interrogent les fractures coloniales et genrées, elles tracent surtout des chemins de réparation : par le soin curatorial de Yande Diouf, par la puissance chorale des artistes, par l’accueil chaleureux des publics toulousains. Ultime enseignement s’il en fallait un : que les familles choisies sont peut-être les plus durables, surtout quand elles se forgent, le temps d’un festival devenu zone de frottement. Un frottement fertile de luttes et de créations, où se partagent nos mémoires et nos précieux désirs d’avenir.
